J.S Bach au marimba

By jeangeoffroy • • 1 nov 2016

Pourquoi jouer J.S Bach au marimba ?
Je voudrais avant tout répondre pourquoi pas ? cette musique est à la fois magnifique et elle est l’une des base de la musique occidentale mais en même temps, cela n’est pas suffisant et j’aimerai profiter de l’opportunité de cette rencontre pour aller plus loin.
Notre répertoire solo pour percussion est principalement contemporain, si l’on met de côté le répertoire pour timbale et tambour (instruments qui ont une longue histoire et une littérature très riche plus particulièrement en Europe : Allemagne, Angleterre, Suisse, France) l’écriture pour percussion solo, se développe à partir du milieu du XXème siècle (pièces pour timbales de Carter 1950, Zyklus de Stockhausen 1958, Concerto de Jolivet 1958, Psappha de Iannis Xénakis 1976).
Le fait que notre répertoire solo soit presque exclusivement contemporain, me pose un problème en tant que musicien, un problème « d’équilibre musical ». Si l’on regarde uniquement notre répertoire pour clavier (vibraphone ou marimba), nous mettons de côté plusieurs siècles de musique. C’est à la fois un problème de culture musicale et de répertoire. Connaître les bases de la musique occidentale, connaître, d’où l’on vient afin de mieux interpréter et comprendre le répertoire d’aujourd’hui me paraît un des éléments clé de notre évolution musicale.
L’étude de la musique de J.S Bach permet, entre autres, de mieux comprendre quelle est notre place derrière l’instrument et de reconsidérer notre place en tant qu’interprète. Sa musique nous conduit parfois à modifier notre approche instrumentale et, en tous les cas, cela nous oblige à élargir notre technique instrumentale. En effet, dynamiques et virtuoses ne sont jamais gratuits chez Bach, nous sommes loin d’une approche démonstrative de l’instrument, et cela nous oblige chercher dans la musique ce qui fait sens.
Lorsque nous interprétons une pièce contemporaine pour clavier, nous nous retrouvons souvent devant le même style d’effets dynamiques : fff ou ppp, des alternances de passages très lents ou au contraire très rapide, devant des contrastes extrêmes etc. Bien sûr, cela est une caricature, il existe heureusement de nombreuses pièces contemporaines de grande qualité, mais grâce à la musique de J.S Bach, nous avons la chance d’être devant une musique qui est le cadre idéal pour de développer un phrasé, une épaisseur, différentes couleurs dans le son, un espace d’interprétation entre le fff et le pp.
L’idée principale dans la musique de J.S Bach comme dans toutes les musiques est de recréer un mouvement, celui qui a inspiré le compositeur et avec Bach, cette idée du mouvement est évidente.
Jouer Bach nous permet à la fois de comprendre et de mieux interpréter la musique contemporaine. En effet, il n’existe pas de « générations spontanées » en art en général et en musique en particulier et il est important de garder un équilibre entre le répertoire du passé et celui d’aujourd’hui l’étude de l’un enrichissant l’autre.
La musique de Bach nous ramène à un point essentiel : le son de l’instrument qui n’est autre que notre voix avec ses inflexions et ses respirations. Nous, sommes obligé de jouer « avec » notre instrument, cela signifie tenir compte de ses caractéristiques, et ne pas vouloir aller au-delà. Cela signifie aussi mieux le connaître et connaître avant de jouer le son que l’on souhaite obtenir. Par exemple si l’on considère les suites pour violoncelle, si nous voulons nous rapprocher des versions pour violoncelle nous faisons fausse route. Jouer J.S Bach est avant tout une « relecture » de sa musique et essayer de se rapprocher d’une version pour violoncelle dans le son et le tempo mettrait en évidence l’incapacité du marimba à jouer cette musique. Par contre si l’on tient compte du rythme des danses, de leur caractère, le marimba apportera grâce à sa virtuosité et aussi sa légèreté une lecture plus « dansante » que les versions pour violoncelle.
Il est important de savoir que les violoncellistes et les violonistes eux-mêmes ont « adapté » les suites, les sonates et les partitas à leur instrument. Si l’on compare deux versions d’une même pièce de Bach, une, pour instrument baroque et l’autre pour instrument moderne, on se rend compte que d’un côté, le jeu des accords se fera en un mouvement (avec les quatre cordes simultanées grâce à l’archet baroque qui était souple) alors qu’avec un instrument moderne, les accords se feront en deux temps.
À cette époque, une grande liberté était laissée aux interprètes, une liberté contrôlée. Le plus important était de connaître le caractère musical de chaque danse cela signifie son mouvement, son accentuation etc… À l’intérieur de ce cadre, une fois celui-ci compris, tout est possible.
Lorsque l’on interprète une musique quel que soit son style, la question n’est pas de faire une version de « référence » mais de proposer quelque chose de différent. C’est tout l’intérêt d’une transcription, d’une relecture. De très nombreux compositeurs l’ont fait avant, Brahms, Buzoni, Litzt et surtout Bach lui-même avec la suite BWV 995 qui est une transcription d’une suite poru violoncelle au luth.
Lorsque l’on lit une partition de Bach, nous nous apercevons qu’il y a peu de dynamiques écrites, pas de tempo précis, la seule indication musicale est le nom de la danse on retrouve dans le nom : son caractère et son style. Par contre nous avons des indications précises de phrasé à travers les lignes de liaisons qui nous permettent de comprendre quel était le phrasé que Bach désirait, il est important de les respecter au mieux. Pour mieux comprendre le phrasé, il est intéressant de lire des fac-similé de la musique de Bach, les lignes de liaison sont souples et accompagnent les groupes de notes, les appogiatures, comme un mouvement de danse.
Il est vrai que l’on ne peut pas transcrire n’importe quelle musique, n’importe quel répertoire au marimba. La liberté que nous permet notre instrument précisément à cause de son histoire récente est une chance. Avec Bach il n’y a pas de problème de transcription car lui même ne cherchait pas à faire de la musique « instrumentale » dans le sens faire briller un instrument, le montrer…
Jouer cette musique au marimba nous permet d’approcher un répertoire ancien avec un nouveau regard, une nouvelle approche et d’éclairer de façon originale des pièces anciennes.
Pour tout musicien, Bach est le professeur, jouer sa musique est une façon de se connaître mieux, de se reconnaître et de grandir en compagnie d’un des plus grand musicien dans l’histoire de la musique occidental.
© Jean Geoffroy, 2009